Amour… Un si petit mot, et un si grand sentiment… Tu en fait couler du sang, et tu en a fais pleurer de l’encre. L’amour pour un homme, pour une femme, l’amour pour ses enfants, ou pour ses parents. L’amour pour un Dieu ou pour le divin en soi. L’amour-passion, l’amour-tendresse, l’amour-fraternel, philia, storgê, eros, porneia, ou agapé. Tantôt orienté vers soi, ou vers l’Autre, l’autre pour soi, ou l’Autre pour lui.
Dans ma pratique clinique, les questions liées à l’amour et aux relations occupent une place importante. Derrière une difficulté de couple, une rupture qui ne parvient pas à se faire, une relation qui fait souffrir ou le sentiment de « toujours retomber dans les mêmes histoires », se jouent souvent des mécanismes plus complexes qu’il n’y paraît.
Pourquoi certaines relations nous attirent-elles avec autant de force ? Pourquoi est-il parfois si difficile de se séparer d’une personne qui nous fait souffrir ? Pourquoi certaines absences deviennent-elles insupportables, tandis que d’autres semblent nous laisser indifférents ? Et pourquoi pouvons-nous reproduire, malgré nous, des schémas relationnels qui nous sont pourtant douloureux ?
Ces questions invitent à distinguer plusieurs dimensions de l’expérience affective : le désir, l’attachement et l’amour. Ils participent tous à la construction de nos relations, mais ne recouvrent pas la même réalité. On peut désirer sans aimer, aimer sans désirer, être profondément attaché à quelqu’un sans que la relation soit satisfaisante, ou encore rester psychiquement lié à une personne bien après la fin d’une relation.
Notre manière de nous attacher n’est pas non plus indépendante de notre histoire. Les premières expériences relationnelles, la manière dont nos besoins affectifs ont été accueillis, les expériences de séparation, de perte, de rejet ou d’insécurité peuvent contribuer à façonner nos représentations de nous-mêmes et des autres. Ces expériences peuvent ensuite se retrouver, parfois à notre insu, dans nos relations à l’âge adulte.
Dans certaines situations, ces mécanismes peuvent devenir particulièrement douloureux : dépendance affective, peur de l’abandon, relations répétitives, difficulté à poser des limites, perte de soi dans la relation ou relation sous emprise. La compréhension de ces processus constitue alors une étape importante du travail thérapeutique.
Il ne s’agit pas de réduire l’amour à une théorie psychologique, ni de chercher une explication unique à nos choix amoureux. Il s’agit plutôt de comprendre ce qui se joue pour chacun dans le lien à l’autre, afin de pouvoir progressivement retrouver davantage de liberté dans ses relations et dans ses choix.
Pour commencer, il me semble utile de revenir sur ces trois dimensions séparément. Le désir nous met en mouvement vers l’autre, l’attachement contribue à maintenir le lien, tandis que l’amour renvoie à une expérience affective plus complexe, qui ne peut se réduire ni au désir ni à l’attachement. Les distinguer permet de mieux comprendre ce qui se joue dans nos relations, mais aussi ce qui peut parfois les rendre difficiles à vivre ou à quitter.
Le désir est un élan, une pulsion, nourri de toutes sortes de fantasmes et de projections nécessaires à cet élan pour atteindre l’objet du désir. C’est l’avant-attachement, le prélude qui amène deux être à se rapprocher. C’est aussi ce qui l’entretient. Si l’on considère que le fantasme se construit sur la trace du manque, l’on peut en déduire que le désir a besoin du manque pour exister. Une fois assouvie, instantanément il s’éteint, et va devoir se réactualiser pour demeurer. C’est à ce moment de notre histoire, qu’intervient l’attachement.
L’attachement est ce lien affectif qui unit deux personnes. Nous savons que l’attachement est indispensable à tout être humain. En effet, de nombreuses études montrent que la privation d’affection à la naissance a un effet direct sur le développement physiologique des bébés. L’attachement est également indispensable à l’amour, mais la réciprocité n’est pas une condition sine qua none. L’on peut être attaché à une personne sans l’aimer au sens noble du terme. L’exemple le plus typique est celui du couple qui ne parvient pas à se détacher pour se quitter, tout en se s’aimant plus. Les attaches se situent en un autre lieu que celui de l’amour : restent les souvenirs, les habitudes, les enfants, la culpabilité d’abandonner, la peur d’être esseulé, etc. Tout autant de facteurs appelés « attaches »
La manière de nous attacher vient aussi parler de nos premiers attachements, ceux qui se sont construits dans notre petite enfance. Si les premiers attachements ont été insécures ou ambivalents, les modalités d’attachement (attachement/détachement) risquent fort d’en porter l’empreinte dans le présent. Lorsque l’un des deux soupirants disparait un instant, l’autre fait l’expérience de la perte, interprétée comme autant de prémisses d’une séparation imminente.
Parler d’attachement ne dit rien de sa nature (amour, amitié, relation d’un soir, de quelques jours ou d’une vie). Parler d’attachement c’est parler de la manière dont nous nous sommes construits dans ce lien, de sa solidité, des ingrédients qui le composent. Parler d’attachement, c’est aussi parler de la manière dont le détachement sera vécu par l’un et par l’autre dans la relation. De comment chacun se protège de la séparation et son potentiel traumatique (allant sur un continuum de l’indifférence la plus totale à l’effondrement narcissique).
L’amour est difficilement définissable et c’est en raison de cette difficulté qu’en psychologie l’on parle plus volontiers d’état amoureux ou de relation amoureuse. L’on peut toutefois poser que l’amour est orienté vers un objet considéré comme bon. Pour le dire de manière plus romantique, il reconnait à l’être aimé une valeur supérieure. Il lui attribue une place de choix dans la hiérarchie des relations. Comme l’être aimé est doté d’une grande valeur, l’amour en prend soin, là ou l’amoureux amoureux de l’amour cherche dans la répétition des relations et/ou de comportements délétères, à s’assurer que son manque-à-être est comblé (…en vain, d’où la répétition de la gamme).
Néanmoins, même si la tentation est grande de réduire l’amour à sa plus simple expression pour en extraire la substantielle moelle, il n’empêche qu’il est aussi « attaché » à la culture dans laquelle il s’inscrit. L’amour vécu sur le continent africain ne sera pas vécu comme sur le continent européen. Il est dépendant des règles du groupe, elles-mêmes régies par la religion, et par des contraintes socio-éco-démographiques. Qu’il soit monogame ou polygame, il s’inscrit dans un cadre tacitement partagé, plus ou moins contractualisé (permettant d’un point de vue social une certaine régulation des groupes).
L’amour est peut-être plus à voir comme un continuum, avec mille et une manières d’aimer, si tant est que tout le monde en soit satisfait, et que chacun garde sa place de sujet.
Certaines questions restent à débattre : est-ce qu’aimer signifie renoncer à une part de soi, à l’instar de ce que propose Tolstoi ? Serait-il simplement un piège tendu, par Dame Nature, pour assurer notre descendance, comme le propose Schopenhauer? Et quid de la part d’illusions que nous projetons sur l’objet aimé?
Point de vue philosophique sur cette question : https://www.scienceshumaines.com/l-amour-une-philosophie-nouvelle-pour-le-xxie-siecle_fr_31243.html
Sandrine Trigano

